echecs et litterature

Ce mois-ci, la remarquable revue Europe Echecs présente un dossier spécial : échecs et arts. A cette occasion, M.Bachar Kouatly, son dynamique et éclairé directeur, rappelle mon entretien avec M.Pierre Nolot dans le numéro 296 d’août 1983. M.Kouatly écrit : « René-victor Pilhes évoque de manière trés interessante la concurrence entre le jeu d’échecs et la littérature « . 1983, c’est à dire mes difficiles années  » post-imprécateur « , où ma création et mon goùt d’écrire subirent une longue et profonde crise, et quand les échecs remplirent pour moi une fonction aussi étrange et pernicieuse que salvatrice. C’est pourquoi il m’a semblé utile de livrer à ceux et à celles que mon oeuvre interesse ou interessera un jour, quelques extraits de cet entretien.

 » Je me suis aperçu que devant l’échiquier en tournoi je pensais à mon oeuvre. Mais pas au sens où on pourrait entendre par distraction, j’y pensais comme un mari qui a quitté sa femme, qui ne l’a pas fait dans des conditions psychologiques valables, qui est au lit avec sa maîtresse et qui ne peut pas consommer l’acte, parce que soudain il pense à sa femme. Non pas parce qu’il l’aurait aimée, mais parce qu’il se dit  » tout de même tu as été dégueulasse  » . Ce complexe est devenu fabuleusement important, et je me suis rendu compte du rôle pernicieux du jeu d’échecs pour un créateur dans certaines circonstances. Chaque fois que j’étais devant un échiquier en partie officielle, avant même de pousser le pion, je me disais :  »  tout geste que tu fais, toute réflexion alors que hier soir, avant hier soir, hier après-midi, avant hier matin tu n’as pas voulu  prendre ton stylo parce que tu as peur, t’enfonce encore davantage dans l’incapacité créatrice littéraire  » . Cela rend un hommage indirect à ce qu’est le jeu d’Echecs : il y a là une perversion dans ce jeu, inouie, parce que cela ne me serait pas arrivé pour d’autres choses. ……    Mon entourage et moi-même nous avons fini par comprendre que les Echecs constituaient  un gigantesque alibi à ma peur d’affronter l’oeuvre proprement dite. C’est alors que j’ai décidé de ne plus remettre les pieds dans mon club, de ne plus faire de parties d’Echecs, de ne plus toucher mon échiquier, de ne plus faire de parties de maîtres, de ne plus faire de problèmes du tout, tant que mes personnages ne seraient pas arrivés à un certain point de leur itinéraire….. Pourquoi  un joueur aussi modeste que moi pouvait-il avoir peur de jouer aux Echecs ? ….. Pourquoi savoir  ce qu’on doit jouer et ne pas le jouer ? Est-ce que au fond de nous, même lorsque nous avons touché, ou que nous croyons avoir touché le fond de nos capacités littéraires, imaginatives, est-ce que sans même s’en rendre compte, il n’y a pas une concurrence un peu de fantasmatique qui surgit entre les Echecs et la littérature ? Est-ce qu’à certains moments un écrivain ne se dit pas que tout ce qu’il a écrit au fond est moins intéressant que ce qu’il aurait pu éprouver s’il avait été lui-même un grand joueur d’Echecs plutôt qu’un écrivain.

Plus tard, en 1992, je devais publier au Mercure de France, mon   » crime parfait  » : La Position de Philidor.

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